Saez pousse son premier cri en août 1977, quinze jours avant qu'Elvis Presley n'aille frapper aux portes du Paradis et au moment précis où les Sex Pistols prônent l'anarchie. Neuf ans plus tard, Saez entre au conservatoire, apprend le piano et étudie assidûment le solfège, jusqu'à développer une oreille absolue. Mais le classicisme a ses limites, le gamin déplore l'absence d'espace laissé à la composition, il préfère se mettre à la guitare, en autodidacte cette fois. Le ver s'immisce irrémédiablement dans le fruit défendu, les temps changent.
Depuis, l'évolution musicale de cet auteur-compositeur lumineux a toujours été en perpétuel décalage. Provocateur torturé, romantique hanté par la mort, ce personnage contrasté fait figure d'Oedipe Roi, portrait crashé d'une jeunesse sans repère, abîmée, immolée sur l'autel de l'uniformisation. Sur le toboggan d'une voix aux multiples octaves, Saez envisage la force du rock comme un vecteur expressionniste, nourrisseur de rêves.
Ses textes lui ressemblent, tranchants comme la faux de la mort, ses décibels sont rebelles et sa gueule d'amour crache autant de venin qu'elle fait tourner les têtes. Simple, innocent et frais comme du bon pain, Saez traîne sa dégaine de sale gosse effronté. Il se met en avant pour exister, s'impose de lui-même et, finalement, emmerde tout le monde. Il aime prendre des risques, faire croire qu'il va déraper pour mieux se rattraper, prêcher le vrai pour dénicher le faux. On le croit sombre, mais sa lumière est polaire. On le voudrait glamour, mais ses reflets sont métalliques. Il est Saez et personne d'autre, un artiste bombardé d'émotions qui, à lui seul, parvient à sonner comme un groupe.
En 1996, Saez décide d'affronter son destin et monte à Paris où il y rencontre William Sheller, signe chez Island et délivre trois ans plus tard son tout premier album, au titre directement inspiré du « Strange Days » des Doors, enregistré à Paris entre les studios Gang et Plus XXX. Jours Etranges, manifeste flamboyant évoquant les affres d'un millénaire en pleine implosion :
« Comme un soleil de fin de siècle/Qui se couche entre tes bras » ("Jours Etranges "), « Voici venue la fin des siècles/Et l'injustice court toujours/A pleine rue ça crie les appels au secours/Mais aujourd'hui le peuple est bien soumis/Violence, puissance, inconscience/Entrer dans le monde de l'intolérance/Et ça fait de l'audience pour le peuple de France ». ("Sauver cette etoile").
Saez assure l'ensemble des guitares bruitistes et des claviers intimistes d'un disque hors du commun, réalisé par Marcus Bell (ex-bassiste de The Opposition) et Jean-Daniel Glorioso, mixé en partie sous la houlette de Ron St. Germain, célèbre pour ses travaux aux côtés de Lou Reed, Ornette Coleman, Soundgarden,U2,Jimi Hendrix, ou encore Sonic Youth.
Au fil de chansons poignantes et percutantes, Saez souffle le chaud et froid, alternant poésie pure (« Le soleil et la mer/Se marient devant nous/Comme une croix au ciel/Nos vies sont à genoux/Mais nos coeurs ont des ailes »), humour corrosif (« Même plus envie de baiser mon chien/Depuis que t'es plus dans mon lit/J'ai plus que des balles à me tirer »), et révolte contre l'absurde (« Encore une soirée où la jeunesse France/Encore elle va bien s'amuser dans cet état d'urgence/Alors elle va danser, faire semblant d'exister/Qui sait si l'on ferme les yeux, on vivra vieux »). Et ce premier CD d'une star en herbe va exploser comme LA révélation rock du printemps 2000. “Jeune et con”, ouverture magistrale à base de guitares martelées et de textes assassins . Fil conducteur de “Jours étranges”, la révolte enflamme les chansons de Saez. Déjanté comme Manset, halluciné comme Cobain, surréaliste comme Morrison, mythique comme son mentor Lou Reed, hanté par tant d'icônes, Damien Saez offre au rock français sa Rédemption dans le feu des riffs et de ses textes brûlots.
Il est temps pour Damien de se téléporter sur scène et d'aller à la rencontre de son public, ce qu'il fait durant six mois dans le cadre d'une tournée qui sillonne l'Hexagone et passe également par la Suisse, la Belgique et l'Italie. L'occasion pour Damien de vérifier que le phénomène Saez est en marche : des milliers de fans connaissent et chantent les paroles de ses chansons par c½ur. La "Saezmania" bat son plein et pour ce petit prince subversif, insoumis, insolent, teigneux et jusqu'au-boutiste, cette communion signifie "Allons à la guerre en chantant !" Malgré de très nombreuses annulations, la tournée est une grande réussite. Celle-ci débutera avec les compagnons d'enregistrement et se finira avec ceux d'enfance, Antoine et Franck rejoignant Damien pour une fin de tournée acoustique suite à l'eclatement du groupe. L'avenir de Saez était en jeu ... il fallait rebondir.